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Opinion

Apprentissage informel de longue durée dans les ateliers : exploitation ou nécessité ?

Published on 17 August 2026

Dans la plupart des pays africains, l’apprentissage informel, est largement répandu. Il est considéré de loin, comme la source de formation professionnelle la plus importante en Afrique de l’Ouest. Il est ancré dans les traditions et la culture locale et obéit à un grand nombre de règles informelles diverses comme les coutumes ou les valeurs culturelles.

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Particulièrement en Côte d’Ivoire, l’apprentissage informel constituent la voie de formation couramment utilisée par les jeunes par rapport à la formation technique et professionnelle privée ou publique. Toutefois, en raison de leur caractère informel, les apprentissages sont souvent considérés comme exposés à l’exploitation. Cela s’explique en partie par la longue durée des apprentissages, que l’on estime être orchestrée par les maîtres artisans dans le but d’exploiter les apprentis.

Dans le cadre du projet de recherche en cours “Pathways for Vocational Training and Informal Learning” (Parcours de formation professionnelle et d’apprentissage informel), nous faisons une ethnographie dans un atelier de mécanique auto à Soubré, en Côte d’Ivoire. Nous espérons comprendre les contours ou les raisons de la longue durée de l’apprentissage informel et en tenir compte pour une meilleure prise de décision politiques. Ce blog montre notre point de vue sur la question et présente une des idées sur lesquelles nous sommes en train de travailler.

Around 10 cars are parked in a space between a series of buildings and shelters. One person sits on a wall and observes and another is inside a car.
Atelier de mécanique auto à Soubré ayant servi de lieu d’observation (Photo : Ahouyao Jacob)

Faire appel à tous les sens pour acquérir des compétences techniques

La mécanique auto informelle fait appel à plusieurs sens du corps pour diagnostiquer des pannes dans un véhicule. La vue, indispensable dans le métier de la mécanique, permet de voir et d’apprécier toutes les pannes. L’odorat permet de percevoir certaines odeurs émanant du véhicule et permet de situer la panne. L’ouïe quant à lui permet de capter certains sons ou brouillis qu’ils soient dans le moteur, dans les roues ou autres endroits. Par exemple, le son émanant d’un échappement permet de déterminer s’il y a une panne à ce niveau ou pas. Certaines pannes sont aussi perçues à travers la sensibilité du mécanicien. Par exemple, alors qu’il conduit le véhicule, il arrive que le véhicule le propulse et relâche. Il peut alors comprendre que cela est dû au fait que la pompe à essence n’est pas alimentée correctement en essence.

De ce fait, nous avons observé qu’après chaque réparation, le petit patron ou le patron prend avec lui un ou deux apprentis dans le véhicule réparé et partent l’essayer afin de s’assurer qu’ils n’ont rien entendu d’anormal comme bruit, ni senti quelque chose de dysfonctionnel. C’est une occasion pour les apprentis d’apprendre à développer tous leurs sens.

Cet aspect de l’apprentissage révèle qu’au-delà de la connaissance technique il existe des connaissances non perceptibles, des savoirs incorporés. Ainsi, l’hybridation de ces connaissances devient complexe et nécessite assez de temps d’apprentissage.

Par ailleurs, l’apprentissage suit deux ordres : l’observation et l’imitation. Pendant que le patron ou le petit patron est en train de travailler, les apprentis sont autour de lui, l’observant et posant des questions si nécessaire. A eux de mémoriser ce qu’ils ont vu faire le patron et faire les mêmes choses lorsque l’occasion leur sera donnée.

Dès lors, l’acquisition de compétences techniques fait appel à plusieurs facteurs auxquels l’apprenti doit se conformer s’il veut vite avancer dans son apprentissage : l’envie de travailler, le courage, l’assiduité et la régularité.

Absence fréquente des apprentis à l’atelier

L’apprentissage dans un atelier obéit à un processus qui nécessite la régularité de l’apprentis. Lors d’une causerie, le patron affirma qu’un apprenti a besoin d’au moins trois ans pour pouvoir connaitre le nom des outils, des pièces ainsi que le rôle que joue chaque pièce dans le véhicule. Et qu’il s’agit ici des apprentis qui sont régulier au travail, sinon plus pour ceux qui s’absentent de temps en temps. Par la suite, il s’agit de pouvoir réparer chaque panne qui se présente à soi. Les apprentis observent et apprennent des tâches de réparation qu’exécutent le patron et les petits patrons pour satisfaire le client. C’est donc sur la panne qui se présente aujourd’hui que les apprentis apprennent. De ce fait, s’absenter un moment empêche de découvrir et apprendre d’une nouvelle panne autre que ce qu’on a déjà vu. A la question de ‘’combien d’année pensez-vous qu’il faut pour finir l’apprentissage. Les apprentis eux-mêmes répondent qu’il faut au minimum huit à dix ans pour celui qui est assidu, sinon plus pour celui qui ne l’est pas. Par ailleurs, la technologie évolue rapidement, donc un apprenant a besoin d’être toujours présent pour découvrir et apprendre de ces nouvelles technologies.

Ainsi, s’absenter régulièrement impacte la durée d’apprentissage et nous avons décelé deux raisons qui poussent les apprentis à s’absenter régulièrement. La première raison est le fait que les parents des apprentis font appel à ces derniers pour qu’ils aillent les aider dans leurs travaux champêtres. En effet, Soubré est une zone agricole et l’une des plus grandes zones productrices de cacao. La majorité des parents des apprentis sont des paysans dans les villages et campement de Soubré.

La deuxième raison qui contraint le plus souvent les apprentis à s’absenter est le manque de moyens financiers ou alimentaires. En effet, comme plusieurs apprentis ont leurs parents dans des villages et campements, ils louent donc des maisons en ville. Ainsi, ils ont besoin d’être approvisionnés en produits alimentaires et financièrement. Toutefois, il est constaté que ces besoins ne sont pas comblés par les parents à tout moment. Obligeant les apprentis à aller régulièrement au campement chercher la nourriture pour certains et pour d’autres, à faire de petits contrats pour pouvoir se nourrir et répondre à leurs petits besoins.

Le caractère adaptatif de l’apprentissage informel

L’apprentissage informel dans les zones rurales en Côte d’Ivoire en général et à Soubré en particulier est parsemé de plusieurs difficultés qui contribuent à allonger la durée de formation des apprentis. En effet, l’apprentissage informel suit deux ordres, l’observation et l’imitation. En plus, il n’existe pas d’enseignement théorique suivant des curricula et donc pas de rattrapage pour ceux qui n’y étaient pas à une période donnée. L’on apprend en fonction des pannes avec lesquelles les clients viennent au garage. L’acquisition d’une expérience par rapport à une panne est fonction de la fréquence à laquelle l’apprenti est confronté à celle-ci. Or, les pannes que l’on peut trouver dans un véhicule ne viennent pas à la même fréquence. Ce qui fait qu’un apprenti peut acquérir de l’expérience dans la réparation d’une panne spécifique très rapidement alors qu’il n’a aucune notion d’une autre panne donnée. Il lui faudra plus de temps avant d’être confronté à celle-ci et en acquérir de l’expérience.

Aussi, il y a des connaissances par les sens qu’il faudra acquérir. Et cette hybridation de connaissance rend complexe l’apprentissage. Ce qui implique une présence régulière des apprentis dans les ateliers, mais comme indiqué plus haut, la nécessité de subvenir à leurs besoins alimentaires et financiers fait que les apprentis ne peuvent pas toujours s’engager à suivre les cours régulièrement.

Conclusion

Notre étude met en lumière les aspects sensoriels du parcours menant à devenir un mécanicien compétent dans le contexte ivoirien, où les équipements de haute technologie et spécialisés destinés à la détection des pannes et à la vérification des réparations ne sont pas toujours disponibles en dehors des grandes villes. Ces aspects, ainsi que les adaptations locales, sont rarement pris en compte dans les débats sur le transfert de compétences dans le secteur informel. Par conséquent, un ensemble important de compétences est négligé.

Il est important d’appréhender l’expérience des apprentis dans sa globalité, notamment en ce qui concerne l’influence des moyens de subsistance des familles, des structures commerciales régionales, ainsi que des pratiques et normes culturelles sur la capacité d’un apprenti à maîtriser un métier. Ces aspects ont également une incidence sur les maîtres artisans. Notre étude en cours examinera plus en détail comment ces aspects influencent la capacité des maîtres artisans à former leurs apprentis comme ils le souhaitent, et comment ils adaptent la formation pour répondre aux besoins des jeunes.

Enfin, parfois la durée de l’apprentissage est renforcée par le manque de volonté des maitres artisans à laisser partir certains apprentis. Cet aspect et son lien avec l’exploitation seront abordés dans un article de blog consacré aux relations entre apprentis et patrons.

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